
Pour vivre le Malouf tunisien authentique, il faut abandonner l’itinéraire touristique et adopter une démarche d’initié, en privilégiant les lieux, les artistes et les moments qui font vivre cet art savant.
- L’écoute du Malouf repose sur la compréhension de sa structure (la Nouba) et la capacité à ressentir l’émotion collective (le Tarab), bien plus que sur la compréhension des paroles.
- Le choix de l’artiste est crucial : Zied Gharsa incarne le purisme traditionnel, tandis que Lotfi Bouchnak propose une approche plus accessible et fusion.
Recommandation : Concentrez votre recherche sur les concerts de la Rachidia, les soirées du Festival de la Médina durant le Ramadan, et les déambulations nocturnes dans les ruelles de la Médina, loin des souks bondés.
Le voyageur mélomane qui arrive à Tunis en quête de Malouf se heurte souvent à un paradoxe. On lui promet une musique ancestrale, héritage de l’Andalousie, mais on le dirige vers des dîners-spectacles où la musique n’est qu’un fond sonore exotique. Cette expérience, bien que plaisante, laisse un goût d’inachevé. Elle effleure l’âme du Malouf sans jamais la toucher. Le véritable art, celui qui provoque le Tarab, cette extase musicale si chère aux connaisseurs, se cache ailleurs, dans des lieux plus discrets, à des moments précis, et exige une écoute différente.
L’erreur commune est de chercher le Malouf comme on cherche un monument : avec une carte et un guide touristique. Or, cet art savant est une expérience vivante, qui se mérite. Il ne s’agit pas seulement de trouver le « bon » lieu, mais de comprendre *comment* écouter, *qui* aller voir et *quand* l’atmosphère est la plus propice. C’est un parcours initiatique qui demande de délaisser les certitudes du visiteur pour adopter la curiosité de l’apprenti. Mais si la véritable clé n’était pas de chercher une performance, mais de participer à un rituel ?
Cet article n’est pas une simple liste d’adresses. C’est un guide pour le mélomane étranger, conçu par un passionné. Nous allons vous donner les clés de lecture culturelles et rythmiques pour décoder la structure d’une Nouba, choisir entre un gardien du temple et une star internationale, et comprendre pourquoi les nuits de Ramadan sont si magiques. Vous découvrirez où se trouvent les trésors discographiques et comment la Médina se transforme, à la nuit tombée, en une scène à ciel ouvert pour qui sait où regarder et, surtout, où écouter.
Pour vous guider dans ce voyage au cœur de la musique savante tunisienne, nous avons structuré cet article comme une exploration progressive. Chaque section vous rapprochera un peu plus de l’expérience authentique que vous recherchez, en vous apprenant à voir et à entendre la ville différemment.
Sommaire : Le guide du passionné pour une immersion dans le Malouf tunisien
- Nouba et rythmes : comment ne pas s’ennuyer si l’on ne comprend pas les paroles ?
- Zied Gharsa ou Lotfi Bouchnak : qui aller voir pour une expérience magistrale ?
- Le festival de la Médina pendant le Ramadan : pourquoi est-ce le meilleur moment ?
- Où trouver des CD ou vinyles de Malouf de qualité à Tunis ?
- La Rachidia : peut-on visiter l’institut de musique emblématique ?
- L’héritage andalou : dans quelles villes le voit-on le mieux aujourd’hui ?
- Le café maure nocturne : pourquoi est-ce l’activité préférée des familles ?
- Médina de Tunis : l’erreur d’itinéraire que font 90% des touristes
Nouba et rythmes : comment ne pas s’ennuyer si l’on ne comprend pas les paroles ?
L’obstacle majeur pour l’auditeur non arabophone est la barrière de la langue. Pourtant, la poésie chantée du Malouf, si essentielle soit-elle, n’est qu’une des couches de l’œuvre. Comprendre sa structure, la Nouba, c’est posséder la carte du voyage musical. Une Nouba n’est pas une simple succession de chansons, mais une suite codifiée et progressive, un arc narratif qui guide l’auditeur à travers différents états émotionnels. L’astuce n’est pas de tenter de traduire, mais d’apprendre à ressentir les transitions et les intentions. Le Malouf est avant tout une architecture sonore.
Le secret réside dans l’écoute active du rythme et des instruments. La structure classique commence généralement par le Btaihi, une séquence lente et majestueuse qui pose le mode musical. S’ensuivent des pièces au rythme de plus en plus rapide et complexe, comme les Barawil, jusqu’au Khatm final, souvent explosif et festif. Chaque composant possède un rythme qui lui est propre mais qui reste constant à travers les treize Noubas du répertoire tunisien. En se concentrant sur cette accélération progressive, on peut suivre le déroulé de la performance même sans en saisir le sens littéral. C’est une expérience physique autant qu’intellectuelle.

Portez une attention particulière au dialogue instrumental, notamment les échanges virtuoses entre l’oud (luth) et le qanun (cithare). Ces préludes instrumentaux (appelés « istikhbar ») ne sont pas de simples introductions ; ce sont des conversations qui établissent l’atmosphère et annoncent la couleur émotionnelle de la pièce chantée à venir. En suivant ces joutes musicales, vous devenez témoin de la complicité des musiciens et vous anticipez la vague d’émotion qui va déferler. C’est l’une des clés pour passer du statut d’auditeur passif à celui de participant ému, prêt à atteindre le fameux état de Tarab.
Pour vous guider dans cette écoute, voici quelques repères pratiques :
- Repérez les 3 phases rythmiques : Identifiez le btaihi lent et solennel, puis le barwal plus animé, et enfin le khatm rapide et festif.
- Suivez le dialogue instrumental : Concentrez-vous sur les échanges entre l’oud et le qanun qui conversent avant chaque partie chantée.
- Observez les réactions du public : Les connaisseurs hochent la tête sur les transitions importantes et applaudissent à des moments précis, signalant un passage remarquable.
- Identifiez l’état de ‘Tarab’ : Quand l’émotion collective monte, le public pousse des « Allah ! » et des « Ya salam ! ». Laissez-vous porter par cette vague.
- Comptez les cycles rythmiques : Les rythmes suivent des motifs répétitifs (2/4, 3/4, 5/8) que vous pouvez marquer discrètement pour entrer dans la transe.
En adoptant ces techniques, la barrière de la langue s’estompe pour laisser place à une compréhension plus profonde, celle de l’émotion pure et de la structure musicale universelle.
Zied Gharsa ou Lotfi Bouchnak : qui aller voir pour une expérience magistrale ?
Choisir un concert de Malouf à Tunis, c’est un peu comme choisir entre une messe en latin et un concert de gospel moderne. Les deux peuvent être sublimes, mais l’intention et l’expérience sont radicalement différentes. Cette dualité s’incarne parfaitement dans deux figures majeures de la musique tunisienne : Zied Gharsa et Lotfi Bouchnak. Comprendre leurs styles respectifs est essentiel pour ne pas se tromper de soirée et trouver l’expérience qui correspond à votre quête d’authenticité.
Zied Gharsa est le gardien du temple. Fils du légendaire Taher Gharsa, il est l’héritier direct de la tradition la plus pure de la Rachidia. Assister à un concert de Zied Gharsa, c’est vivre une expérience quasi liturgique. Le public est composé d’initiés, l’ambiance est recueillie, et le répertoire se concentre sur l’exécution intégrale des Noubas et des mouachahat classiques, avec un respect scrupuleux des formes. Comme le note sa biographie, son parcours est exemplaire : ayant grandi dans une famille musicale, il s’est imprégné de cet art dès son plus jeune âge pour en devenir l’un des plus fidèles interprètes.
À 14 ans, il obtient son diplôme de musique de l’école nationale de musique de Tunisie et devient l’un des meilleurs chanteurs du patrimoine musical traditionnel tunisien, notamment le Malouf et les mouachahat.
– Profil Deezer, Biographie officielle de Zied Gharsa
Lotfi Bouchnak, surnommé le « Pavarotti tunisien », représente une autre facette du génie musical tunisien. Bien que formé initialement à la Rachidia, sa carrière l’a emmené vers des horizons plus larges, fusionnant le Malouf avec des influences orientales, notamment égyptiennes. Un concert de Bouchnak est un spectacle charismatique, porté par une voix d’une puissance phénoménale. Il séduit un public beaucoup plus large, y compris international, en mêlant des extraits de Malouf à un répertoire arabe moderne. C’est une porte d’entrée magnifique, mais moins une immersion dans le Malouf savant et orthodoxe.
Pour y voir plus clair, ce tableau synthétise les deux approches pour vous aider à choisir votre expérience magistrale :
| Critère | Zied Gharsa | Lotfi Bouchnak |
|---|---|---|
| Style musical | Malouf traditionnel pur, gardien du temple | Fusion malouf-oriental, approche crossover |
| Formation | École familiale (fils de Taher Gharsa), diplômé à 14 ans | La Rachidia puis influences égyptiennes (Oum Kalthoum) |
| Ambiance concert | Recueillie, savante, public d’initiés | Charismatique, engageante, accessible au grand public |
| Répertoire | Noubas complètes, mouachahat traditionnels | Mix malouf et répertoire arabe moderne |
| Lieux typiques | Beit Al-Malouf, festivals de la Médina | Opéra du Caire, grandes salles internationales |
En résumé, si votre but est de toucher à l’essence historique et savante du Malouf, Zied Gharsa est incontournable. Si vous cherchez une grande soirée de chant arabe, puissante et émouvante, avec des touches de Malouf, Lotfi Bouchnak vous comblera.
Le festival de la Médina pendant le Ramadan : pourquoi est-ce le meilleur moment ?
Pour le voyageur mélomane, synchroniser sa visite de Tunis avec le mois de Ramadan est une stratégie gagnante. Loin de l’image d’un mois de fermeture, le Ramadan transforme la capitale en un haut lieu de ferveur culturelle et musicale nocturne. Après la rupture du jeûne (l’Iftar), la ville s’éveille et la Médina devient le théâtre d’une effervescence unique. C’est dans ce contexte que se déploie le Festival de la Médina de Tunis, l’événement phare pour tout amateur de musiques savantes et spirituelles.
Fondé il y a plus de 40 ans, ce festival n’est pas un événement touristique, mais une institution profondément ancrée dans la vie des Tunisiens. Il draine les passionnés de musique soufie, de Tarab, et bien sûr, de Malouf. La programmation est d’une richesse incomparable. À titre d’exemple, le Festival de la Médina 2025 propose près de 28 spectacles de musique soufie, tarab et malouf sur une période de 25 jours, offrant une densité d’opportunités unique dans l’année. Les concerts ont lieu dans des cadres historiques sublimes, comme Dar Lasram ou le Théâtre Municipal, ajoutant une dimension patrimoniale à l’expérience musicale.
Mais au-delà de la programmation officielle, c’est l’atmosphère générale qui rend cette période si spéciale. Le mois de Ramadan transforme la capitale dès le coup de canon. La Médina devient une destination incontournable pour déambuler dans ses ruelles illuminées, qui résonnent de mille sons. Entre les spectacles de rue, les conteurs, et les concerts plus spontanés dans les centres culturels, chaque nuit est une promesse de découverte. C’est un moment où la ville renoue avec ses traditions et où l’héritage vivant se transmet à ciel ouvert, en parfaite harmonie avec les valeurs spirituelles du mois saint.
Assister à un concert de Malouf pendant ce festival, c’est donc bien plus qu’une simple sortie. C’est participer à un moment de communion collective, où touristes, familles tunisiennes et jeunes passionnés se retrouvent pour célébrer un patrimoine commun. L’écoute est plus attentive, l’émotion plus palpable. L’expérience du Tarab, cette transe musicale, y trouve son terrain le plus fertile. Les nuits ramadanesques offrent au Malouf le plus bel des écrins : une ville entière tournée vers la spiritualité, la beauté et le partage.
Si vous cherchez l’authenticité, ne cherchez plus seulement un lieu, mais visez un moment : les nuits magiques du Ramadan dans la Médina de Tunis.
Où trouver des CD ou vinyles de Malouf de qualité à Tunis ?
Une fois l’ivresse du concert passée, le mélomane cherche naturellement à prolonger l’expérience et à rapporter chez lui une trace de cette magie. Mais trouver des enregistrements de Malouf de qualité n’est pas aussi simple que d’entrer dans une grande surface culturelle. Comme pour les concerts, la quête des trésors discographiques demande de connaître les bonnes adresses et les circuits parallèles, loin des compilations touristiques aux pochettes criardes.
Le premier réflexe, et le bon, est de se diriger vers la source même de cet art : la boutique de l’institut de La Rachidia, nichée dans la Médina. C’est là que vous aurez le plus de chances de trouver des éditions de référence et, surtout, des enregistrements de concerts non distribués dans le commerce classique. N’hésitez pas à demander les archives sonores ou les captations des concerts « Tarnimet ». Pour les amateurs de son vintage, les disquaires de la rue de la Kasbah et des rues adjacentes recèlent parfois des pépites : les vinyles originaux des années 70 et 80 des maîtres comme Taher Gharsa et Khemaïs Tarnane.

À l’ère du numérique, la recherche se poursuit en ligne, sur des plateformes de niche qui sont de véritables mines d’or pour les passionnés. Le site Bandcamp, et plus particulièrement le label « Les Artistes Arabes Associés », propose en téléchargement de haute qualité une collection quasi exhaustive du Malouf tunisien. De même, le site du Centre des Musiques Arabes et Méditerranéennes (Ennejma Ezzahra) propose parfois à la vente des éditions limitées issues de son travail colossal de documentation et de sauvegarde. Enfin, pour les enregistrements rares et les versions alternatives, des plateformes comme Soundcloud hébergent des playlists créées par des collectionneurs passionnés, offrant un accès à un patrimoine souvent introuvable ailleurs.
Voici un guide pratique pour votre chasse au trésor musicale :
- Visitez la boutique de La Rachidia dans la Médina : demandez les enregistrements live non disponibles ailleurs.
- Explorez les disquaires de la rue de la Kasbah : cherchez les éditions vintage des années 70-80.
- Consultez Bandcamp « Les Artistes Arabes Associés » : pour des téléchargements numériques en haute qualité.
- Contactez le Centre des Musiques Arabes et Méditerranéennes : pour des archives sonores et éditions limitées.
- Cherchez sur Soundcloud les playlists « Malouf Tounsi » : pour des enregistrements rares partagés par des collectionneurs.
En suivant ces pistes, vous ne rapporterez pas un simple souvenir, mais un véritable fragment du patrimoine musical tunisien, choisi avec soin et connaissance.
La Rachidia : peut-on visiter l’institut de musique emblématique ?
Pour tout amateur de Malouf, le nom de La Rachidia résonne avec un prestige quasi mythique. C’est le conservatoire national, le temple de la sauvegarde du patrimoine musical tunisien, le lieu où tous les grands maîtres, de Khemaïs Tarnane à Zied Gharsa, ont étudié ou enseigné. La question se pose alors naturellement pour le visiteur passionné : ce lieu emblématique est-il accessible ? Peut-on franchir ses portes pour s’imprégner de son histoire ? La réponse est oui, mais pas comme on visite un musée.
La Rachidia n’est pas une attraction touristique avec des horaires d’ouverture fixes et des visites guidées. C’est avant tout une institution académique vivante, dédiée à l’enseignement et à la préservation. Cependant, elle ouvre régulièrement ses portes au public d’une manière bien plus intéressante : à travers la musique elle-même. En effet, la troupe de La Rachidia donne des concerts tous les mois, généralement dans l’enceinte de l’Institut supérieur de musique, qui est le siège de l’institution. Assister à l’un de ces concerts est la manière la plus authentique de « visiter » La Rachidia. C’est l’occasion unique d’écouter le Malouf interprété par son orchestre de référence, dans son contexte académique.
L’institution, qui célèbre un héritage immense, a été créée dans un but précis. Fondée en 1934, la première institution musicale de Tunisie fête ses 90 ans en 2024-2025, un anniversaire qui souligne son rôle central. Sa mission a toujours été double : sauvegarder le patrimoine musical tunisien, principalement le Malouf, et documenter cet héritage considérable pour le transmettre. C’est dans cette optique que des événements spéciaux, conférences et concerts hommages sont organisés, offrant des opportunités supplémentaires d’accéder à ce haut lieu de la culture.
Pour le mélomane, la stratégie est donc claire. Il ne s’agit pas de se présenter à la porte à l’improviste, mais de se renseigner en amont sur le calendrier des événements. Consultez les pages des réseaux sociaux de l’Institut ou les agendas culturels locaux à votre arrivée à Tunis. Cherchez la programmation des concerts mensuels de la troupe de La Rachidia. C’est le sésame qui vous permettra non seulement de visiter le lieu, mais surtout de le vivre en pleine action, au cœur de sa mission première : l’excellence musicale.
Participer à l’un de ces rendez-vous est une expérience privilégiée, une immersion profonde dans l’histoire et le présent du Malouf tunisien.
L’héritage andalou : dans quelles villes le voit-on le mieux aujourd’hui ?
Si Tunis et son institution de La Rachidia sont l’épicentre du Malouf, l’héritage andalou, lui, infuse d’autres régions de la Tunisie, offrant des variations et des atmosphères différentes. Le Malouf n’est pas un bloc monolithique ; il est le fruit d’une synthèse complexe entre le fonds culturel de l’ancienne Ifriqiya (la Tunisie médiévale) et les apports successifs des réfugiés d’Andalousie. Pour ressentir cet héritage, il faut parfois sortir de la capitale et suivre les traces de l’histoire.
Comme le souligne la Maison des Cultures du Monde, ce syncrétisme est ancien et profond. Avant même la chute de Grenade, Kairouan était déjà un pôle musical majeur, et le célèbre musicien Ziryâb y fit une longue étape avant de fonder la première grande école de musique à Cordoue. C’est dire l’ancrage de cette tradition.
Le malouf peut être considéré comme le fruit d’une synthèse entre le fonds culturel propre à l’ancienne Ifrîqiya et les apports andalous et orientaux. Kairouan, capitale des Aghlabides, cultive vers la fin du VIIIe siècle un art musical comparable à celui de Bagdad.
– Maison des Cultures du Monde, Documentation sur le Malouf tunisien
La ville qui incarne le mieux cette filiation andalouse aujourd’hui est sans conteste Testour. Située dans le nord-ouest du pays, cette cité a été fondée au début du 17ème siècle par des réfugiés morisques expulsés d’Espagne. Son architecture, avec ses toits de tuiles et son célèbre minaret à horloge inversée, est un témoignage poignant de cette histoire. Musicalement, Testour a développé une variante spécifique du Malouf, légèrement différente de celle de Tunis. La ville accueille d’ailleurs chaque été le Festival international de musique arabo-andalouse, un événement majeur qui en fait une destination incontournable pour les passionnés souhaitant explorer les variations régionales de cet art.

Outre Testour, d’autres villes portent les traces de cet héritage. Kairouan, bien que plus connue pour son importance religieuse, reste un foyer historique de la musique savante. Plus au nord, les villes côtières du Cap Bon comme Soliman ont également accueilli des vagues de réfugiés andalous, et bien que l’influence y soit plus diffuse, une oreille attentive peut y déceler des échos dans les pratiques musicales locales. Explorer ces villes, c’est donc remonter le fil de l’histoire et comprendre comment le Malouf s’est adapté et enrichi au contact de différents terroirs, tout en conservant son âme andalouse.
Un détour par Testour, en particulier, n’est pas un simple voyage géographique, mais un véritable pèlerinage aux sources de l’identité morisque du Malouf tunisien.
Le café maure nocturne : pourquoi est-ce l’activité préférée des familles ?
Après la frénésie des souks durant la journée, la Médina de Tunis révèle un autre visage à la nuit tombée, plus intime et authentique. Au cœur de cette vie nocturne, le café maure n’est pas seulement un lieu où l’on boit un thé à la menthe. C’est une institution sociale, un salon à ciel ouvert où les familles, les amis et les voisins se retrouvent. Pour le mélomane en quête d’authenticité, ces cafés sont des scènes potentielles, des lieux où la musique peut surgir de manière spontanée, loin du cadre formel d’une salle de concert.
La popularité du café maure auprès des familles, surtout pendant les longues soirées d’été ou de Ramadan, s’explique par son rôle de lieu de convivialité intergénérationnelle. C’est un espace sûr et respectueux où l’on peut se détendre, jouer aux cartes, discuter, tout en s’imprégnant de l’atmosphère. Comme le souligne l’esprit du Festival de la Médina, ces moments favorisent les échanges entre générations et permettent la transmission d’un héritage vivant. Il n’est pas rare qu’un musicien amateur sorte son oud, ou qu’un petit groupe se forme pour interpréter quelques pièces de Malouf ou de Hadhra (chant soufi), pour le simple plaisir de partager.
Pour l’étranger, pénétrer cet univers demande une certaine discrétion et le respect de quelques codes implicites. Il ne s’agit pas d’arriver en terrain conquis, mais de se fondre dans le décor. L’observation est la clé. L’ambiance est à la détente et à la discussion feutrée, même lorsque les parties de chkobba (jeu de cartes tunisien) s’animent. Lorsque la musique commence, qu’elle soit jouée par des professionnels ou des amateurs, un silence respectueux s’installe naturellement. C’est le signal qu’un moment précieux est en train de se dérouler.
Pour vivre cette expérience sans commettre d’impair, voici quelques règles d’étiquette à observer :
- Attendez qu’on vous indique une place : ne vous asseyez jamais à une table déjà occupée sans y être explicitement invité.
- Commandez d’abord un thé à la menthe : c’est le rituel d’entrée, un signe de respect pour les lieux.
- Parlez doucement : le volume sonore général reste modéré, même dans une ambiance animée.
- Respectez le moment musical : quand un instrument se fait entendre, les conversations baissent d’un ton ou s’arrêtent.
- Observez la mixité respectueuse : les familles, les groupes d’amis et les touristes cohabitent, mais la discrétion est appréciée.
C’est en adoptant cette posture d’invité respectueux que vous aurez peut-être la chance d’assister à une performance impromptue, un de ces instants de grâce qui constituent les souvenirs de voyage les plus mémorables.
À retenir
- L’écoute authentique du Malouf passe par le décodage de sa structure (Nouba) et la recherche de l’émotion collective (Tarab), au-delà de la langue.
- Le choix de l’artiste est un choix de style : Zied Gharsa pour le purisme académique, Lotfi Bouchnak pour le spectacle charismatique et la fusion.
- L’expérience la plus immersive se vit souvent la nuit, durant le Ramadan, au cœur du Festival de la Médina ou dans l’ambiance feutrée des cafés maures.
Médina de Tunis : l’erreur d’itinéraire que font 90% des touristes
L’erreur fondamentale que commettent la plupart des visiteurs est de considérer la Médina de Tunis uniquement comme un lieu de commerce diurne. Ils suivent l’axe principal, de Bab El Bhar à la Mosquée Zitouna, se perdent dans le dédale des souks, puis repartent avant que la vraie vie locale ne reprenne ses droits. Pour le mélomane, cet itinéraire est un contresens. Le trésor qu’il cherche, le Malouf authentique, ne se révèle qu’à la nuit tombée, lorsque les boutiques ferment et que les lumières des centres culturels s’allument.
Le véritable itinéraire « Sur les traces du Malouf » commence lorsque l’autre s’achève. Il faut attendre que la foule de touristes se disperse pour voir la Médina se transformer. C’est alors que des lieux discrets, souvent situés aux étages ou au fond d’une ruelle, ouvrent leurs portes. En effet, la médina de Tunis abrite plus de 5 espaces culturels majeurs (Dar Lasram, Bir Lahjar, Club Tahar Haddad, etc.), sans compter La Rachidia. Ces lieux sont les véritables scènes du Malouf intime et savant. Suivre les panneaux touristiques est le meilleur moyen de les manquer.
La bonne approche est sensorielle : il faut littéralement se laisser guider par l’oreille. Les soirs de répétition ou de concerts spontanés, les mélodies d’un oud ou d’un violon s’échappent des fenêtres et des portes entrouvertes. C’est ce fil sonore qu’il faut suivre, en levant la tête pour repérer les plaques discrètes qui signalent un centre culturel. C’est une exploration active, une chasse au trésor qui récompense la curiosité et l’audace de quitter les sentiers battus.
Votre feuille de route pour une soirée Malouf authentique
- Définir les sources : Ciblez les programmes des centres culturels (Dar Lasram, Bir Lahjar) et de La Rachidia, en ignorant les prospectus touristiques.
- Identifier les artistes : Renseignez-vous sur les musiciens programmés. Cherchez-vous l’expérience puriste d’un héritier de la Rachidia ou la performance d’un artiste de fusion ?
- Évaluer le contexte : Le concert a-t-il lieu dans un palais historique, un théâtre, ou un café maure ? Le lieu conditionne l’ambiance et le degré d’intimité.
- Anticiper l’émotion : Le public est-il composé de connaisseurs ou de passage ? L’acoustique est-elle naturelle ? Ces indices permettent d’évaluer le potentiel de « Tarab ».
- Construire l’itinéraire : Combinez votre choix de concert avec une déambulation nocturne, en laissant une place à l’imprévu et aux découvertes sonores au détour d’une ruelle.
En adoptant cette démarche contre-intuitive, vous ne visiterez plus la Médina : vous la vivrez. Vous accéderez à des moments de grâce musicale inaccessibles au visiteur pressé et découvrirez le cœur battant du Malouf tunisien, là où il est le plus vibrant et sincère.